Dans les toutes premières années de notre ère, les Trois Comtés du Vivarèis n'étaient pas réunis sous la même bannière. Et pourtant, depuis la nuit des temps, les comtés cohabitaient, bon an, mal an, s'entraidaient avec plus ou moins de bonne volonté, partant de leurs origines communes nées de Paroles des Lutins, le livre sacré qui portait les éléments de la Véritable Croyance, laquelle était respectée par les trois comtés avec la même foi et la même fougue. L'Air, l'Eau, le Feu et la Terre étaient vénérés comme les éléments essentiels de la vie, et personne n'aurait mis en doute Paroles des Lutins, dont les textes sacrés étaient précieusement conservés par les Sept Erudits, les seuls capables de se faire entendre des gouvernements des trois comtés et de leurs peuples respectifs. En effet, nonobstant quelques différences dans le parler ou quelques coutumes, les habitants des trois comtés étaient issus à l'origine d'un même peuple, bien que l'histoire de ce peuple qui serait arrivé sur l'anneau " d'au-delà l'espace " fut encore assez confuse, car elle reposait sur tant d'interrogations d'ordre philosophique ou métaphysique, qu'en démêler la vérité relevait d'une gageure impossible. Toutefois, nul dans les comtés ne mettait en doute l'existence du Comité des Erudits, puisqu'ils représentaient la Véritable Croyance. D'ailleurs, c'est aux frontières des trois comtés que celui-ci avait élevé les fortifications de Belle-Faysse, le bourg où, au creux d'une citadelle taillée dans une pierre blanche, reposait le Livre Sacré. Les sept sages allaient et venaient entre les capitales des trois pays, apportant leur médiation, leurs connaissances en toutes matières et surtout en mettant en garde les gouverneurs contre le propre de l'homme : l'ambition. Longtemps, ils purent se sentir satisfaits de leurs actes et de leurs paroles. Longtemps la paix régna entre les trois comtés. Mais c'était sans compter sur le Comte Nordàn, un arpitanais qui malgré les mises en garde des sages, voulait obtenir pour lui-même et son comté les richesses qu'il n'avait pas, sans avoir l'intelligence de réfléchir à celles qu'il possédait malgré la rudesse de son pays : les grands lacs d'Avant, poissonneux, aux rivages riches , les terres propices à l'élevage de grands troupeaux de vaches et de chevaux, les barrages sur l'Ardeyre qui procuraient l'énergie nécessaire à la communication, à l'industrie des filatures de la laine des grands troupeaux de moutons et de chèvre qui paissaient aux abords des Murailles… Nordàn était une brute ambitieuse et bientôt il leva son peuple contre le comté dont il revendiquait le plus les richesses : le Verdan.
 | |  | | La Légende d'Horic-le-Jeune |  | C'est en l'an 207 que Nordàn lança ses troupes le long des sentiers pentus des Murailles afin d'attaquer les bourgades verdanaises les plus proches des rives de l'Ardeyre. Le Comte Alfrid, gouverneur du Verdan, était un brave homme pour qui la paix n'était pas un simple concept mais une réalité qu'il faisait tout son possible pour préserver. Depuis son avènement, en 202, il avait établi un gouvernement basé sur la justice et le partage, et chacun sur les terres riches du comté pouvait s'estimer heureux. Bien sur, il y avait des très riches et des très pauvres, mais il faisait en sorte que ses barons s'assurent qu'au sein de leur mesnie chacun ait à manger en suffisance et puisse passer les hivers à l'abri du froid. Certes, il fallait souvent mettre de l'ordre dans certaines villes, car l'homme reste un homme malgré tout et l'envie et l'ambition sont son apanage. Mais nonobstant ces problèmes que ses visites fréquentes et inattendues dans tous les endroits, même les plus reculés de son comté, permettaient de contrôler et de solutionner, la paix et l'équité régnaient sur le Verdan. Quand il devint notoire que le comte Nordàn menait ses troupes à la guerre pour s'emparer de la vallée de l'Ardeyre, le comte Alfrid ne put ignorer que son peuple était en grand danger, comme l'avaient annoncé les Erudits qui étaient pourtant venus lui apporter les nouvelles d'un danger imminent. Mais hélas, il n'avait pas été assez sage pour les écouter. Réunissant le ban du comté en toute hâte, le comte Alfrid alla au devant des armées arpitanaises et leur rencontre à la lisière des bois de Tourre, au pied des Murailles fut une grande défaite pour son armée, surprise par des adversaires qu'elle n'imaginait pas si féroces ni si bien équipés pour en découdre. Les piétons massacrés, les archers mis en déroute, les machines de guerre détruites, les hommes écrasés, broyés par la masse imposante de l'armée de Nordàn assurèrent à celui-ci une victoire qu'il fêta en mettant au pillage les terres conquises. Le comte Alfrid , ses plus proches conseillers et une centaine de soldats rescapés avaient pourtant réussi à échapper aux arpitanais et avaient trouvé refuge à Chazalis, sur la rive tribord de l'Ardeyre. C'était un petit bourg fortifié d'une centaine d'âmes, mené de main ferme par son gouverneur, le forgeron Gurith. Celui-ci était grand comme une montagne, fort comme un taureau, et ses poings lui suffisaient pour combattre et terrasser un adversaire. Il était peu bavard mais un seul de ses regards faisait taire les mécontents. Il accueillit certes le comte Alfrid et sa suite avec cordialité mais avec sa rude franchise énuméra la liste des défauts de l'armée du Verdan et de l'attaque menée par ses généraux. Le comte l'écouta avec attention. Alfrid avait foi dans son peuple et il savait que dans sa précipitation de répondre aux attaques de Nordàn il avait failli à son devoir de le préserver. Les mots de Gurith l'atteignirent au plus profond de son âme et il demanda humblement à cet homme honnête et vaillant, quel était son conseil. "Il faut prendre à Nordàn ce qui fait sa force : les chutes de l'Ardeyre. Ainsi il détournera son attention des terres basses. Il faut envoyer notre armée à l'assaut des murailles et le prendre à revers, sur ses propres terres." Alfrid et ses conseillers avaient écouté les mots de Gurith avec attention mais l'énormité de ce qu'il proposait les avaient laissés cois. Prendre les armées de Nordàn à revers était une folie, une gageure, les murailles étaient infranchissables si on ne contrôlait pas les pistes commerciales, lesquelles étaient aux mains des arpitanais. Les seuls chemins qui pouvaient mener aux hauts plateaux n'étaient que des sentiers muletiers, et une armée n'aurait jamais pu franchir les cols étroits. C'est alors que le fils aîné de Gurith entra en scène. Plus grand que son père, élancé et fier, Horic mit un genou à terre devant le comte et lui demanda de prendre la tête de cent cavaliers armés pour monter à l'assaut des Murailles.
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|   | Les Bois de Tourre |
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